Rationalité, vérité & démocratie

Le champ scientifique, l’exercice de la raison et le progrès de la philosophie

LE CHAMP SCIENTIFIQUE, LE PROGRES DE LA RAISON ET L’EXERCICE DE LA PHILOSOPHIE

Une des questions qu’on peut se poser, si l’on connaît la sociologie de la connaissance de Pierre Bourdieu, est celle de savoir si l’exercice de la philosophie se déroule dans des conditions sociales qui permettent le développement d’une raison philosophique dont la force serait comparable à celle de la raison scientifique. Bourdieu écrit en effet dans Réponses que « de même que l’on n’est pas artiste tout seul, mais à condition seulement de participer au champ artistique, de même c’est le champ scientifique qui rend possible la raison scientifique par la logique même de son fonctionnement ». Ce qui vaut pour la raison scientifique pouvant a priori valoir pour la raison philosophique, on peut, autrement dit, se demander si la situation, sous bien des aspects assez peu enviable, dans laquelle se trouve la philosophie – qu’il s’agisse du désaccord généralisé qu’on y trouve à propos de n’importe quelle question qu’elle s’est donnée la peine de considérer (y compris celle de sa nature) ou encore du fait qu’on n’y observe aucun progrès qui soit comparable à celui que l’on rencontre dans les sciences – n’est pas, en partie au moins, corrélée au fonctionnement social du champ philosophique et, en particulier, aux aspects sous lesquels il se distingue de celui du champ scientifique.

On peut évidemment objecter d’entrée de jeu qu’il est peut-être de la nature de l’activité philosophique, de son objet et de la manière dont nous l’abordons, de ne pas permettre, et une régulation du champ philosophique qui soit comparable à celle du champ scientifique, et la possibilité d’un progrès et d’un consensus véritables. Autrement dit, l’éventuelle différence que l’on pourrait être amené à identifier entre le fonctionnement social du champ philosophique et celui du champ scientifique pourrait très bien être, plutôt que la cause de l’absence de progrès et de consensus au sein de la discipline, une conséquence de la nature intrinsèque de l’activité philosophique, qui serait également au principe de la spécificité du fonctionnement social du champ philosophique.

Néanmoins, rien ne permet d’affirmer que, si nous identifiions une telle différence, nous n’aurions nullement les moyens de déterminer si elle est constitutive de l’activité philosophique ou bien si elle relève davantage d’une contingence sociale (au moins potentiellement) dépassable. Rien ne permet non plus d’exclure que nous puissions déterminer, sans trancher la question de la nature de l’activité philosophique, si les conditions sociales du progrès de la science identifiées par Bourdieu sont susceptibles d’être celles d’un progrès de la philosophie : si nous devions constater que ces conditions sont d’ores et déjà satisfaites au sein du champ philosophique alors même qu’on n’y observe pas de progrès véritable, nous serions alors en mesure de répondre négativement à la question de savoir si les conditions sociales du progrès de la science sont susceptibles d’être celles d’un progrès de la philosophie. Enfin, on peut poser ou admettre une certaine conception de la nature de l’activité philosophique et de la forme de progrès qui peut être la sienne étant donné sa nature, et se demander ensuite si le champ philosophique, tel qu’il fonctionne, est susceptible de permettre à un tel progrès de s’établir. Si la réponse devait se révéler négative, et si l’on admet que la philosophie n’a pas pris jusqu’à présent la forme d’une discipline particulièrement progressive, la conception en question pourrait alors se prévaloir d’avoir pour elle de rendre compte de cette situation.

Autrement dit, et en mot, il est a priori possible de tirer de la sociologie bourdieusienne de la science et de la prise en compte des conditions sociales d’exercice de l’activité philosophique quelques enseignements à propos de sa nature et de la possibilité de son progrès.