Rationalité, vérité & démocratie

Possibilités, imagination et démocratie chez David Graeber. Ou : Comment un anthropologue anarchiste pense la politique

Possibilités, imagination et démocratie chez David Graeber

Être de gauche pour David Graeber, c’est toujours imaginer de nouvelles possibilités sociales et politiques et essayer de les réaliser. Cette perspective, qui se développe intensément lors des révolutions, suppose de reconnaître un substrat social préexistant (à moins d’accepter de remplacer le système en place par un système encore plus oppressif), et s’accompagne souvent d’une grande curiosité pour des états sociaux différents.

Que vient faire l’anthropologie là-dedans ? Certains critiquent cette discipline en avançant qu’elle ne serait qu’un produit de l’impérialisme occidental. Graeber rétorque que beaucoup d’empires multiculturels ont existé sans accoucher d’un « projet de comparaison systématique des différences culturelles ». Plus encore, il y aurait une connexion possible entre la curiosité ethnographique et un sens des possibilités politiques. Graeber avance ainsi l’exemple de la Grèce antique, où une certaine forme d’ethnographie a vu le jour chez un peuple politiquement divisé, avant de disparaître avec la naissance de l’Empire d’Alexandre. De même, l’anthropologie s’est développée dans un contexte politique occidental très agité et instable.

De plus, l’anthropologie ne peut pas non plus être réduite à l’imposition de catégories européano-centristes sur des pauvres sauvages. Graeber rappelle, en effet, que l’anthropologie naissante est pleine de moments de confusion et de reconnaissance : les anthropologues commencent par essayer de trouver un sens aux pratiques de peuples éloignés, qui paraissent des plus étranges, en utilisant des termes étrangers (chamanisme, totem, tabou, mana, etc.) dont ils s’aperçoivent plus tard qu’on peut très bien les appliquer aussi en Europe (quand, par exemple, des forces armées traitent la mascotte et les insignes du régiment comme des totems). Pour Graeber, l’essence de l’anthropologie est là, entre le dépaysement produit par l’étrangeté et la traduction de nos propres pratiques dans une langue étrangère. L’anthropologie participerait alors, même de façon impure, d’une ontologie de l’imagination dans la mesure où son projet est de décrire et de comprendre les autres possibilités humaines.