Rationalité, vérité & démocratie

Rationalité, vérité et démocratie

Des courants nombreux et importants dans la vie scientifique et intellectuelle contemporaine ont adopté l’idée que les concepts de « rationalité », de « vérité », de « réalité » et d’« objectivité » doivent être abandonnés, relativisés ou historicisés : immanquablement solidaires de formes de pouvoir et de systèmes d’exclusion, ils seraient des obstacles à la créativité de la recherche et à une authentique liberté intellectuelle et politique.

Nous pensons qu’il n’en est rien. Nous avons, au contraire, trois convictions :

(I) Si ces concepts soulèvent depuis toujours des questions difficiles, on ne nous a fourni jusqu’ici aucune bonne raison de les abandonner ou de vouloir en changer le sens et l’usage (si tant est que pareille entreprise ait une signification et soit au pouvoir de quiconque, fût-il philosophe).

(II) L’utilisation de ces concepts est une condition de toute vie intellectuelle et de toute recherche de connaissance.

(III) Le fait que ces concepts aient été souvent détournés – et puissent l’être encore – pour cautionner des dogmatismes intellectuels et des systèmes de pouvoir tyranniques n’empêche pas qu’ils soient, en eux-mêmes, indispensables à la démocratie et solidaires de celles-ci.

Le groupe de réflexion Rationalité, vérité et démocratie se donne pour tâche de clarifier, étayer et développer ces trois convictions, et d’en dégager les conséquences pour différents domaines de la vie intellectuelle.
Ses travaux s’organiseront selon plusieurs axes.
(1) Quel rationalisme ? Orwell appelle « mentalité libérale » celle « qui conçoit la vérité comme quelque chose qui est en-dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non comme quelque chose que l’on peut fabriquer selon les besoins du moment. » On cherchera à préciser les traits d’un rationalisme pour lequel ce qui est premier n’est pas la recherche du consensus au sein d’une communauté, mais la quête de vérité, c’est-à-dire la connaissance de la réalité qui seule rend des croyances vraies ou fausses.
(2) Quelle politique ? « Il n’est pas souhaitable de croire une proposition s’il n’y a pas de raison d’aucune sorte de supposer qu’elle est vraie. Si une telle opinion devenait celle de tout le monde, cela transformerait complètement notre vie sociale et notre système politique. » À cette maxime rationaliste de Bertrand Russell, qui voit dans la libre reconnaissance de la vérité le moyen d’échapper à toute forme d’argument d’autorité, et donc à toute autorité prétendant nous dicter nos idées et nos convictions, fait écho cette maxime libertaire de Noam Chomsky : « La charge de la preuve revient toujours à ceux qui affirment que l’autorité et la domination sont nécessaires. Ils doivent démontrer avec de solides arguments que cette conclusion est correcte. S’ils ne le peuvent pas, alors les institutions qu’ils défendent devraient être considérées comme illégitimes. »
(3) Quelles traditions ? On s’intéressera particulièrement aux courants intellectuels (le Cercle de Vienne, notamment) et aux philosophes et aux écrivains (Bertrand Russell, George Orwell, entre autres) qui ont placé au centre de leur pensée politique le lien entre rationalité, science, vérité et les exigences d’un socialisme démocratique.
(4) Le rôle et la place des intellectuels. L’abandon des idées de « vérité » et de « rationalité » est étroitement lié à l’exercice de diverses formes de pouvoir intellectuel (et de pouvoir des intellectuels). À l’inverse, la reconnaissance de ces idées est une condition nécessaire pour que les intellectuels exercent un rôle socialement utile tout en restant – ou en devenant – des démocrates.
(5) La littérature. La tendance à traiter les énoncés des sciences comme des fictions, et celle qui consiste à conférer à la fiction littéraire des pouvoirs de révélation d’autant plus inouïs qu’on se dispense d’en fournir une quelconque justification brouillent aujourd’hui la distinction entre fiction et réalité. Une claire reconnaissance de cette distinction est au contraire une condition tant de la compréhension des discours scientifiques et d’une analyse de leur scientificité que de l’étude des textes littéraires et de la compréhension de ce qui fait de la littérature une forme précieuse et irremplaçable de connaissance.
(6) L’information, les médias et l’édition. Les médias contemporains ont une tendance préoccupante à substituer aux faits une « réalité » qu’ils inventent et à soumettre à leurs standards et à leurs intérêts le monde de la connaissance et des idées. Quelles conditions à la fois économiques, politiques et intellectuelles doivent-elles être réunies pour garantir à chacun l’accès à la connaissance des faits et de la réalité ? Quelles initiatives peuvent prendre les producteurs d’idées et de savoir pour préserver ou regagner l’indépendance nécessaire à une telle connaissance ?

12 octobre 2012

Jacques Bouveresse
Jean-Jacques Rosat