Rationalité, vérité & démocratie

Quand les Lumières radicales appelaient à la révolte anticoloniale

Diderot et l’Histoire des deux Indes

Jean-Jacques Rosat (septembre 2017)

Il court depuis quelques décennies dans la gauche intellectuelle radicale diverses légendes noires et tenaces contre les idées des Lumières. L’une d’elles est que ces idées auraient légitimé, voire produit le colonialisme et l’impérialisme. Pour beaucoup, la cause est entendue : la raison des Lumières et leur universalisme n’auraient été que le masque et la justification de la conquête du monde par les Européens, de l’exploitation des peuples dominés, des massacres et de l’esclavage. Il serait temps d’ouvrir les yeux et les livres.

En 1780, dans la troisième édition d’un grand best-seller de l’époque, diffusé et piraté dans toute l’Europe, voici ce qu’on pouvait lire : « Fuyez, malheureux Hottentots, fuyez ! Enfoncez-vous dans vos forêts. Les bêtes féroces qui les habitent sont moins redoutables que les monstres sous l’empire desquels vous allez tomber. Le tigre vous déchirera peut-être ; mais il ne vous ôtera que la vie. L’autre vous ravira l’innocence & la liberté. Ou si vous vous en sentez le courage, prenez vos haches, tendez vos arcs, faites pleuvoir sur ces étrangers vos flèches empoisonnées. Puisse-t-il n’en rester aucun pour porter à leurs citoyens la nouvelle de leur désastre ! Mais hélas ! Vous êtes sans défiance, & vous ne les connaissez pas. Ils ont la douceur peinte sur leurs visages. Leur maintien promet une affabilité qui vous en imposera. Et comment ne vous tromperait-elle pas ? C’est un piège pour eux-mêmes. La vérité semble habiter sur leurs lèvres. En vous abordant, ils s’inclineront. Ils auront une main placée sur la poitrine. Ils tourneront l’autre vers le ciel, ou vous la présenteront avec amitié. Leur geste sera celui de la bienfaisance ; leur regard celui de l’humanité : mais la cruauté, mais la trahison sont au fond de leur cœur. Ils disperseront vos cabanes ; ils se jetteront sur vos troupeaux ; ils corrompront vos femmes ; ils séduiront vos filles. Ou vous vous plierez à leurs folles opinions, ou ils vous massacreront sans pitié. Ils croient que celui qui ne pense pas comme eux est indigne de vivre. Hâtez-vous donc, embusquez-vous ; & lorsqu’ils se courberont d’une manière suppliante & perfide, percez leur la poitrine[1]. »

Cet appel à la résistance et à la lutte armée des peuples colonisés ou en voie de l’être n’est pas l’œuvre d’un plumitif marginal des Lumières prétendument déclinantes. Il sort de la plume de Denis Diderot. Principal maître d’œuvre de l’Encyclopédie pendant plus de quinze ans (1749-1765), il est alors devenu la figure centrale et, avec son ami d’Holbach, la plaque tournante du parti des philosophes radicaux – ces « spinozistes » ou matérialistes athées qui combattent les idées religieuses, les despotismes fussent-ils éclairés, et tous les préjugés aristocratiques et inégalitaires. Tout en poursuivant son œuvre propre, littéraire, philosophique et politique (qu’il garde pour l’essentiel dans ses tiroirs ou ne laisse circuler que sous la forme de rares copies manuscrites), il s’installe dès la fin des années 1760 dans l’arrière-boutique d’une nouvelle grande entreprise éditoriale collective, l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes : une histoire de la colonisation du monde par l’Europe, dont la cheville ouvrière est l’abbé Raynal, un de ses proches. L’ouvrage, monumental, est un work in progress. Trois versions successives sont produites en dix ans (1770, 1774, 1780), avec chaque fois des augmentations et, surtout dans la troisième, de très nombreux remaniements. Jusqu’à la Révolution française, les rééditions prolifèrent. « Au total, des dizaines d’éditions, plus les éditions d’extraits ou de chapitres séparés ; c’est à l’époque un triomphe de la propagande des Lumières, d’une bien plus grande ampleur que celui de l’Encyclopédie. C’est, déclare l’arrêt du Parlement de Paris du 25 mai 1781, un livre “tendant à soulever les peuples”[2]. » Dès la première édition, la contribution de Diderot est importante, mais elle ne va pas cesser de s’amplifier et on estime aujourd’hui que près du tiers de la troisième édition a pu écrit ou réécrit par lui. Toutes ces attributions ne sont pas certaines, mais beaucoup le sont : les mêmes textes se retrouvent dans des fonds où ont été déposés ses manuscrits personnels que, depuis une soixantaine d’années, les chercheurs ont minutieusement étudiés et comparés aux volumes imprimés[3]. Une bonne partie des textes les plus politiques du dernier Diderot sont là.

L’ouvrage est une vaste fresque mosaïque. Il est aussi un millefeuille. Chaque chapitre a son (ou ses) auteur(s), son (ou ses) styles, ses remaniements successifs, et son (ou ses) point(s) de vue sur l’histoire qu’il raconte. Dans un livre pionnier, resté indispensable et sans équivalent, Diderot, de l’anticolonialisme aux Lumières (Maspéro, 1970)[4], le philosophe et militant anticolonial Yves Benot écrit :

« Nous pouvons remarquer la présence de trois voix dans l’Histoire de deux Indes : celle, disons, d’un fonctionnaire colonial ; celle d’un philosophe idéaliste, confiant dans le progrès de la Raison et posant des principes hostiles à la colonisation et même souvent à la propriété ; enfin celle, plus tourmentée et pessimiste, mais aussi plus solennelle, de Diderot qui substitue l’appel à la violence à la simple propagande.

« On voit donc comment l’Histoire est construite : à la base un récit continu des conquêtes coloniales européennes, suivi du bilan commercial et politique de cette colonisation, et accompagné de propositions d’amélioration, d’études des perspectives immédiates, voire de plans de redistribution impérialiste des conquêtes au profit de la France surtout. Cette première strate entraîne avec elle des précisions de géographie physique, de botanique, de zoologie, de médecine, voire de psychologie ; elle entraîne aussi des réflexions techniques sur les moyens de bien administrer les colonies.

« Une seconde strate introduit la réflexion philosophique, fait appel à la Raison, manifeste le courant humanitaire, voire primitiviste, à l’égard des “sauvages”, donne au philosophe sa place de conseiller des peuples éclairés.

« Une troisième strate couronne l’ensemble par des discours enflammés sur des sujets variés, des femmes à la révolte des colonisés, mais qui débouchent finalement sur un appel aux armes contre tout ordre établi. […] Il semble que, en laissant de côté les collaborateurs techniques, les trois strates correspondent aux apports de Raynal lui-même, de Pechmeja (1743-1785), et de Diderot. Du moins en gros. Cette construction hétéroclite est naturellement source de contradictions nombreuses, non pas seulement d’une édition à l’autre, comme il est naturel, mais à l’intérieur de l’œuvre[5]. »

Ces contradictions internes ne sont pas pour nous surprendre. L’Encyclopédie en était déjà pleine. Et, surtout, il n’existe pas de conception du monde unique et cohérente qu’on pourrait appeler « la philosophie des Lumières ». Celles-ci ont toujours été divisées contre elles-mêmes. Comme l’a montré l’historien des idées Jonathan Israel, sur toutes les grandes questions de l’époque, il y a eu conflit entre les Lumières radicales et Lumières modérées[6]. La question coloniale ne fait pas exception. Il n’y a pas plus de sens à prétendre que les Lumières considérées en tant que telles auraient été colonialistes qu’à soutenir qu’elles auraient été déistes ; et elles n’ont pas davantage été dans leur ensemble anticolonialistes ou athées. Le courant majoritaire modéré ou bien ne voit pas d’objection au colonialisme, ou bien plaide pour davantage d’équité et d’humanité. En revanche, à mesure que le courant radical prend de l’assurance, l’anticolonialisme et l’abolitionnisme s’y affirment avec force. Diderot va plus loin. En 1780, rewritant à la fois l’édition précédente et le 2024 de Sébastien Mercier[7], il annonce la révolte armée des esclaves noirs : elle sera sanglante, victorieuse, et il la légitime.

« Cessons de faire entendre la voix inutile de l’humanité aux peuples & à leurs maîtres : elle n’a peut-être jamais été consultée dans les opérations publiques. Eh bien ! si l’intérêt a seul des droits sur votre âme, nations de l’Europe, écoutez-moi encore. Vos esclaves n’ont besoin ni de votre générosité ni de vos conseils pour briser le joug sacrilège qui les opprime. La nature parle plus haut que la philosophie & que l’intérêt. Déjà se sont établies deux colonies de nègres & de fugitifs que les traités & la force mettent à l’abri de vos attentats. Ces éclairs annoncent la foudre, & il ne manque aux nègres qu’un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance et au carnage.

« Où est-il ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? Il paraîtra, n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté. Ce signal vénérable rassemblera autour de lui les compagnons de son infortune. Plus impétueux que les torrents, ils laisseront partout les traces ineffaçables de leur juste ressentiment. Espagnols, Portugais, Anglais, Français, Hollandais, tous leurs tyrans deviendront la proie du fer & de la flamme. Les champs américains s’enivreront avec transport d’un sang qu’ils attendaient depuis longtemps, & les ossements de tant d’infortunés entassés depuis trois siècles tressailliront de joie. L’Ancien Monde joindra ses applaudissements au Nouveau. Partout on bénira le nom du héros qui aura rétabli les droits de l’espèce humaine, partout on érigera des trophées à sa gloire. Alors disparaîtra le code noir, & que le code blanc sera terrible si le vainqueur ne consulte que le droit de représailles[8]. »

Comme l’explique Benot, « le ton et le verbe pèsent d’un poids décisif pour infléchir l’Histoire. Les collaborateurs philosophes de la 1ère et de la 2ème édition avaient émis des idées avec lesquelles Diderot était parfois en accord, parfois en désaccord. Mais ils s’exprimaient encore trop posément, raisonnant et argumentant ». Dans la troisième édition, celle de 1780, « Diderot, d’abord, prend soin d’encadrer les livres de Raynal d’ouvertures et de conclusions frappantes et enflammées ; il répartit à l’intérieur de ces livres outre un grand nombre de marginalia, quelques grands morceaux qui, à leur place, deviennent la charpente de l’ensemble. Il s’installe par là dans une position dominante, et ce sont ces textes qui capteront l’attention des lecteurs[9] ».

Analysant l’une après l’autre les principales contributions de Diderot à cette dernière édition, Benot montre qu’elles s’opposent « à la conception optimiste et gradualiste » qui dominait dans la première édition, et qui était celle de la plupart de ses co-auteurs, à commencer par Raynal lui-même. « Il n’y a plus lieu de s’appuyer sur la croyance au progrès naturel et graduel de l’humanité : bien loin de là, l’écrivain doit regarder en face la réalité tragique et contradictoire de l’histoire, regarder en face la réalité, souvent désespérante, du monde qui l’entoure[10]. » Témoin, cette page où Diderot, brossant la fresque épique de la conquête de la nature et de celle du nouveau monde, exprime tout à la fois son admiration fascinée et un sentiment de terreur horrifiée.

« Que ne peuvent point les nations actives & industrieuses ? Par elles des régions qu’on croyait inhabitables sont peuplées. Les terres les plus ingrates sont fécondées. Les eaux sont repoussées, & la fertilité s’élève sur le limon. Les marais portent des maisons. À travers des monts entr’ouverts, l’homme se fait des chemins. […] Homme, quelquefois si pusillanime & si petit, que tu te montres grand, & dans tes projets, & dans tes œuvres ! Avec deux faibles leviers de chair, aidés de ton intelligence, tu attaques la nature entière & tu la subjugues. Tu affrontes les éléments conjurés, & tu les asservis. Rien ne te résiste, si ton âme est tourmentée par l’amour ou le désir de posséder une belle femme que tu haïras un jour ; par l’intérêt ou la fureur de remplir tes coffres d’une richesse qui te promette des jouissances que tu te refuseras ; par la gloire ou l’ambition d’être loué par tes contemporains que tu méprises, ou d’une postérité que tu ne dois pas estimer davantage. Si tu fais de grandes choses par passion, tu n’en fais pas de moindres par ennui. Tu ne connaissais qu’un monde. Tu soupçonnas qu’il en était un autre. Tu l’allas chercher & tu le trouvas. Je te suis pas à pas dans ce monde nouveau. Si la hardiesse de tes entreprises m’en dérobe quelquefois l’atrocité, je suis toujours également confondu, soit que tes forfaits me glacent d’horreur, soit que tes vertus me transportent d’admiration[11]. »

Ce n’est là le discours ni d’un idolâtre du progrès ni d’un apologiste de la conquête coloniale. Et le moteur de l’histoire humaine n’est ici ni la raison, ni la science, ni la technique, mais les passions et l’ennui. Diderot regarde l’histoire humaine non pas en prophète ou en guide des peuples vers leur avenir, mais en moraliste.

« Son expérience – poursuit Benot – lui a déjà appris que le progrès des Lumières ne va pas s’accomplir en droite ligne, et par une tranquille ascension ; il voit dans l’histoire passée de l’humanité, non plus une montée d’âge en âge […] mais une accumulation de crimes, de luttes sanglantes et irrationnelles, souvent contemporaines des plus intenses moments de création culturelle. Il démolit les idoles de ceux de ses amis qui croient avoir trouvé, ici ou là, dans le passé ou le présent des sociétés, un régime harmonieux réalisé : Bisnapore[12] ou Chine éclairée ne sont que des mythes. Et c’est cette première ébauche d’une “vision tragique” de la vie sociale […] qui le porte à faire appel à une révolution violente, à présenter des exigences radicales de bouleversement, à assumer ce qu’implique ce tournant “vers” les peuples et leur intervention brutale. Car il n’y a pas lieu d’escompter que l’éducation ou la diffusion des Lumières, à elles seules, suffisent pour éliminer les « superstitions », éclairer les rois et les amener à abdiquer ; il ne reste que le choix entre le renoncement – or la bataille des Lumières a déjà été trop loin, des besoins et des exigences nouvelles sont déjà apparus avec trop de force pour qu’on puisse renoncer – ou cette situation révolutionnaire. C’est là le pas décisif que, dès le premier volume de la 3ème édition, Diderot franchit[13]. »

Mais, objectera-t-on, cette vision tragique de l’histoire et ce regard de moraliste sur la vie humaine ne sont-ils pas étrangers à la philosophie des Lumières et à sa foi progressiste ? Le vieux Diderot, qui à la même époque relit de près Sénèque et le commente longuement[14], n’aurait-il pas quitté le camp des Modernes pour retourner aux Anciens ? C’est négliger la situation politico-intellectuelle à l’époque de la dernière édition de l’Histoire, et méconnaître le rapport de Diderot à la politique et à la philosophie politique.

Les années 1770-1780 sont une période où les réformes politiques et institutionnelles entreprises dans divers pays par les modérés échouent (Struensee au Danemark [1770-1772], Turgot en France [1774-1776]) et où même la révolution américaine de 1776-1778 montre vite ses limites puisqu’elle n’émancipe pas les Noirs. Comme l’a montré Jonathan Israel, c’est alors que les Lumières radicales prennent l’ascendant et que beaucoup d’esprits commencent à se persuader que la propagande et l’éducation ne suffiront pas pour abattre le despotisme et les privilèges, l’oppression coloniale et l’esclavage. Le remodelage de l’Histoire des deux Indes en 1780 par Diderot correspond exactement à cet infléchissement des Lumières.

En outre, à la différence de Rousseau, Diderot, n’a pas éprouvé le besoin de bâtir en politique un système de philosophie. « Comme c’est d’action réelle qu’il s’agit, et non d’un plan abstrait de législation, sans cesse il ramène les vues générales à des applications pratiques, concrètes, attaquant nommément les chefs d’État, désignant les hauts-fonctionnaires, accompagnant d’images précises de la condition du paysan ou du moyen-bourgeois français les programmes de réforme[15]. » Benot croit même y voir « le signe que la politique, bien plus que la philosophie, est la véritable affaire de Diderot[16]. » Que, dans les quinze dernières années de sa vie (1769-1784), Diderot se soit confronté à la politique bien plus directement et radicalement qu’auparavant, c’est l’évidence. Mais il y intervient avec les idées philosophiques qui sont les siennes et avec ses idées sur ce que peut – et ne peut pas – un philosophe.

Pour savoir que le colonialisme, l’impérialisme et l’esclavage sont contraires à la liberté, à toute justice et à la nature humaine, un philosophe des Lumières n’a pas besoin d’une théorie : il lui suffit de sa raison, exempte de préjugés, et d’assez imagination pour se mettre à la place de l’opprimé. Et il n’a pas de besoin non plus d’autre chose que de son imagination et sa raison pour savoir quel champ choisir entre les colonisateurs ou les colonisés. « Barbares européens ! […] Je me suis souvent embarqué par la pensée sur les vaisseaux qui vous portaient dans ces contrées lointaines, mais descendu à terre avec vous, et devenu témoin de vos forfaits, je me suis séparé de vous, je me suis précipité parmi vos ennemis, j’ai pris les armes contre vous, j’ai baigné mes mains dans votre sang[17]. »

Voilà – dira-t-on peut-être – de la révolte et de l’héroïsme à bon compte, pour un philosophe qui n’a jamais pris la mer ni mis le pied hors d’Europe. Diderot n’est pas dupe de lui-même : ce qu’il écrit est de la littérature – ou du théâtre, comme on voudra –, mais il en connaît les effets. L’apostrophe aux Hottentots, longuement citée plus haut, se clôt sur cette adresse au lecteur : « Et vous, cruels Européens, ne vous irritez pas de ma harangue. Ni le Hottentot, ni l’habitant des contrées qui vous restent à dévaster ne l’entendront. Si mon discours vous offense, c’est que vous n’êtes pas plus humains que vos prédécesseurs ; c’est que vous voyez dans la haine que je leur ai vouée celle que j’ai pour vous[18]. »

Ce qu’il écrit dans cette Histoire philosophique des deux Indes est aussi de la philosophie. Mais sur les pouvoirs de celle-ci, Diderot n’est pas dupe non plus : « Et si l’on demandait au philosophe à quoi servent les conseils qu’il s’opiniâtre d’adresser aux nations & à ceux qui les gouvernent, & qu’il répondît avec sincérité, il dirait qu’il satisfait un penchant invincible à dire la vérité, au hasard d’exciter l’indignation, & même de boire dans la coupe de Socrate[19]. »

Cette pirouette socratique – cabriole d’un vieil acteur qui sait devoir quitter bientôt la scène[20], et rappel discret que l’auteur, avant-hier, a tâté du cachot –ne trompera aucun lecteur : comme quiconque tient la plume, Diderot ne désire qu’être lu et entendu. Et il est raisonnable de penser qu’il y est parvenu. Pendant vingt ans, l’Histoire et ses produits dérivés ont nourri les esprits les plus éclairés, ceux dont la Révolution va faire les nouveaux gouvernants. En 1788, Brissot, Condorcet, Pétion et plusieurs autres qui deviendront bientôt des leaders politiques de premier plan, créent la Société des amis des Noirs. En février 1794, après cinq années de débats dans la presse et à la tribune des Assemblées successives, et trente mois après le début du soulèvement des esclaves noirs à Haïti, la République proclame l’abolition de l’esclavage. Pour la première fois, une nation européenne décrète l’égalité universelle des droits. Les livres et les idées, certes, ne font pas les événements. Mais, quoi qu’on en pense, ils n’y sont pas toujours pour rien.

Napoléon, lui, ne s’y trompera pas. En 1802, en même temps qu’il commence de mettre au pas, puis à l’écart, les intellectuels et les savants héritiers des Lumières émancipatrices[21], il rétablit l’esclavage.

Publié initialement en 2017 dans Agone, n°61, « Démythifier la raison » (J-M. Fleury & J-J. Rosat, dir.)

[1]Histoire des deux Indes, 3ème édition, 1780, tome I, livre ii, chapitre 18, p. 205-206. Le texte intégral des trois éditions (1770, 1774, 1780) est en libre accès sur le site de l’ARTFL Project http://artflsrv02.uchicago.edu/philologic4/raynal/ Tous les textes cités ici sont tirés de la 3ème édition.

[2]Yves Benot, Diderot, de l’athéisme à l’anticolonialisme, Maspéro “Textes à l’appui”, 1970.

[3]Cette recherche des textes de Diderot dans l’Histoire des deux Indes est loin d’être close. En mars 2015, la BNF a fait l’acquisition d’un exemplaire exceptionnel de la 3ème édition : « Les quatre volumes de texte – expliquent les responsables de la Réserve des livres rares – présentent dans leurs marges des traits au crayon qui pourraient paraître anodins si une note d’Hornoy, homme de loi pénétré de l’esprit des Lumières, correspondant et petit-neveu de Voltaire, proche aussi de Diderot, ne permettait d’établir qu’ils ont été tracés par Mme de Vandeul, la fille de Diderot, afin de marquer avec précision ce qui était dû à la plume de son père. De petits traits à l’encre, sans doute de la main d’Hornoy, redoublent les marques au crayon à la manière de guillemets signalant le commencement et la fin d’un passage inséré. Hornoy, enfin, a dressé à la suite de sa note un index de tous les passages ainsi marqués dans chacun des tomes : sa longueur montre éloquemment l’ampleur de la contribution de Diderot. » (Blog Gallica de la BNF, 26 octobre 2015, http://gallica.bnf.fr/blog/26102015/lhistoire-des-deux-indes-de-labbe-raynal )

[4]Comme l’écrit en 2010 une spécialiste de Diderot, Marie Leca-Tsiomis, dans sa recension du premier volume de l’édition scientifique de l’Histoire, « on a, durant de longues années, considéré que la contribution de Diderot était uniquement faite d’ajouts philosophico-politiques, nés de la lecture du texte de Raynal, et constituant une écriture en marge ou “fragmentaire”. Mais les travaux de G. Goggi [co-éditeur de la nouvelle édition] ont, depuis, montré que Diderot avait été bien plus amplement impliqué dans l’ouvrage, notamment parce qu’il avait aussi collaboré à la préparation du texte, à la recherche des sources, et ce dès la première édition. Et, comme Goggi le souligne à nouveau dans son introduction, l’intervention du philosophe, dans “l’exercice de l’éloquence qui marque l’introduction d’un point de vue politique”, subvertit le sens général de l’Histoire des deux Indes “jusqu’à transformer le texte de l’abbé Raynal en véritable “machine de guerre”» (https://rde.revues.org/4763 ). En 1970, Yves Benot ne disait déjà rien d’autre.

[5]Benot, op. cit., p. 180-181.

[6]Jonathan Israel, Une révolution des esprits. Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la démocratie moderne, Agone, 2017.

[7]Dans ce roman d’anticipation publié en 1771, le héros narrateur, transporté dans une cité future où les Lumières ont triomphé, découvre, au chapitre XXII, la monumentale statue d’« un nègre, la tête nue, le bras tendu, l’œil fier, l’attitude noble, imposante. […] À ses pieds, on lisait ces mots : “Au Vengeur Nouveau Monde !” […] Oui, la nature a enfin créé cet homme étonnant, cet homme immortel, qui devait délivrer un monde de la tyrannie la plus atroce, la plus longue, la plus insultante. » C’est la suite de cet hommage enthousiaste au « Spartacus nouveau » qui, dans deux variantes successives (1774 et 1780), se retrouve réécrite dans l’Histoire. Dix ans avant Diderot, Sébastien Mercier en appelait déjà au soulèvement des Noirs.

[8]Histoire des deux Indes, tome III, livre xi, chapitre 24, p. 204-205.

[9]Benot, op. cit., p. 190-191.

[10]Benot, op. cit., p. 256.

[11]Histoire des deux Indes, tome II, livre vi, chapitre 24, p. 111-112).

[12]Contrée de l’Inde décrite comme un État idéal par l’anglais Holwell dans un traité géographico-historique paru en 1767, le Bisnapore était devenu une référence et un modèle dans la littérature des Lumières, notamment chez Voltaire. Dans l’édition de 1780, Diderot le fait éclater comme utopie et fiction. Colas Duflo raconte toute cette affaire dans Diderot, du matérialisme à la politique (CNRS édition, 2013), chapitre vii, « Un moment utopique dans l’Histoire des deux Indes ».

[13]Yves Benot, Diderot, de l’athéisme à l’anticolonialisme, op. cit., p. 190-191.

[14]À partir de 1775, Diderot entreprend de relire les œuvres de Sénèque, dont un proche de d’Holbach vient de publier une nouvelle traduction. Ce travail aboutit en 1782 à ce qui sera son dernier ouvrage publié : l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron et sur les mœurs et les écrits de Sénèque pour servir d’instruction à la lecture de ce philosophe.

[15]Benot, op. cit., p. 257.

[16]Ibid.

[17]Histoire des deux Indes, tome I, livre i, chapitre 24, p. 138-139.

[18]Histoire des deux Indes, tome I, livre ii, chapitre 18, p. 206.

[19]Histoire des deux Indes, tome III, livre xiii, chapitre 11, p. 362.

[20]Il mourra quatre ans plus tard, en 1784.

[21]Sur ce sujet, on peut lire Jean-Luc Chappey, Sauvagerie et civilisation. Une histoire politique de Victor de l’Aveyron, Fayard, 2017, notamment les deux derniers chapitres.